LA FONDATION

Le dimanche des rois de l’an 1272, Guillaume de Biron seigneur de Monferrand en son nom et au nom de ses frères et sœurs fit un accord avec le prince Edouard qui est représenté par Bertrand de Panissal.  Guillaume cédait au prince anglais la haute moyenne et basse justice de la paroisse de Molières. En échange, Edouard lui donnait quatre « ayriaux » (emplacements) dans le bourg de Molières dont deux étaient destinés à des fours francs et quittes de tous droits et lui abandonnait la justice de Sigoniac (hameau alors de la paroisse de Badefols). C’est la première étape de notre nouvelle cité. En 1282, le sénéchal d’Aquitaine, Jean de Grailly, est mandaté pour entreprendre les travaux de construction d’une bastide désignée sous le vocable « bastida Sancti Johannis de Molerii ». On reprend le nom du saint patron de la paroisse déjà existante. Cependant la construction nouvelle s’effectue à l’écart du bourg ancien qui certainement périclite peu à peu.  La cité neuve s’élève à quelques toises de l’ancienne, au sud plus exactement, sur une plaque calcaire formant un ressaut bien plat entre le plateau forestier et le vallon humide.

Il n’y a pas là grand espace mais la protection des deux combes à l’ouest et à l’est paraît favorable à ce choix, de plus des sources jamais taries ceinturent cet emplacement. Une autre raison pourrait justifier le choix  de cet emplacement: c’est le carrefour de deux voies d’importance majeure pour la région: le chemin de Limeuil à Beaumont, mais surtout la voie Belves - Pontours qui pourrait être une ancienne voie romaine aboutissant au gué de Pontours sur la Dordogne.

L’installation d’une ville bien organisée paraît nécessaire pour pacifier cette contrée boisée dans laquelle des vols, des attaques de pèlerins se dirigeant vers Cadouin et son Saint Suaire, des meurtres étaient commis.

LA CONSTRUCTION

Dès que le contrat est signé, il est proclamé au son des trompes par les hérauts du seigneur le roi-duc d’Aquitaine et son sénéchal Jean de Grailly. On trace les limites de la nouvelle ville suivant un schéma le plus géométrique possible.

On plante un « pal » au milieu de ce qui sera la place. On envoie des crieurs dans toute la contrée pour faire connaître les avantages de la nouvelle création et attirer les candidats à l’installation.

Les nouveaux habitants reçoivent l’emplacement à construire à l’intérieur de l’agglomération, c’est « l’ayralia » (ou pleidura « platea « locarium ») de 4 aunes sur 10 (8 mètres sur 20 à Molières)*, ils reçoivent un jardin « casalagia » (casal) à l’intérieur de la ville ou à proximité et à l’extérieur  un ou plusieurs lots de terre suffisants pour assurer leur subsistance (en général des prés et terres labourables), ce sont les « arpents ou pradals » (Peut être le lieu-dit les pradoux est une survivance). On a possibilité de vendre et d’acheter pour agrandir son patrimoine. Une fois qu’ils ont prêté serment, les nouveaux concessionnaires sont tenus de bâtir sur leur lot dans un délai assez court: 2 à 3 ans** .  La pierre destinée à la construction est tirée des environs peut être les lieux-dits « Les Carrières et les Peyrières »  sont ils à l’origine des maisons de la nouvelle Molières. Le seigneur autorise les habitants à utiliser le bois des forêts environnantes pour la construction mais aussi sans doute pour alimenter les tuileries nécessaires à la couverture des maisons et des édifices publics. Il semble que les nouveaux citoyens aient dépassé les bornes de cette tolérance forestière car en 1292 une transaction avec l’abbaye de Cadouin montre que les habitants de Molières coupent des arbres et font paître exagérément leurs troupeaux.

Des terrains sont laissés vides et non lotis pour que les pauvres puissent les utiliser en culture ou pacage: ce sont les « communaux ». Il en reste encore quelques exemples à Molières (le communal existait il y a encore une vingtaine d’années).

*L’observation du cadastre montre la survivance de ce découpage primitif de nombreuses parcelles du bourg gardent les dimensions ou sont des multiples ou sus multiples.

**La première année les habitants doivent construire 1/3 au moins de la façade et le 3eme tiers la deuxième année sous peine d’amende.

L’ADMINISTRATION

Les Consuls

L’administration de ces villes nouvelles présente des innovations . Tous sont citoyens ou « communiers » ou bourgeois, tous les chefs de famille domiciliés dans la bastide qui ont prêté serment de bourgeoisie, nobles, clercs et autres, tous ont les mêmes droits et les mêmes devoirs à l’intérieur de l’association communale. Ils élisent chaque année à l’occasion de la fête de la décollation de St Jean six consuls catholiques (sorte de conseillés municipaux) formant un collège chargé des affaires municipales. Ils doivent faire entretenir les rue, les fontaines et lieux publics, veiller à la salubrité de la ville, sa sécurité et organiser sa défense. Ils peuvent faire des règlements et veillent à leur bonne application. Ils collectent les impôts municipaux. Si un problème embarrassant se pose à eux ils peuvent convoquer l’assemblée générale des bourgeois qui participent ainsi par leurs conseils aux affaires publiques. Les consuls sont en outre investis de la basse justice et de la police municipale, ils n’ont le droit que d’infliger des peines de 60 sous à 1 denier. Le tribunal des consuls siège à jour fixe une fois par semaine, présidé par l’un des consuls, assisté de jurés et de sergents chargés de l’exécution des décisions.

Le Bayle (ou Bailli)

Il cumule les rôles de maire, juge et commissaire de police. Le Bayle est placé sous l’autorité du sénéchal du Périgord, lui-même dépendant du sénéchal de Guyenne. Le bayle est généralement un gascon nommé par le sénéchal. C’est le représentent unique de l’administration anglaise sur le plan local. Les baylies (charge d’un bayle) sont le plus souvent accompagnées d’une mise à ferme. Le bayle-fermier moyennant paiement d’une  somme due à la couronne anglaise perçoit tous les impôts et revenus de la bastide. On trouve en effet la trace de la mise à ferme exceptionnelle au profit d’Henri le Gallois (Wallois) en 1284 de six bastides dont Molières pour dix ans moyennant le paiement annuel de 170 livres sterling. Ce personnage fut maire de Bordeaux en 1274, puis de Londres de 1281 à 1284. C’est un riche marchand. Quant à Bertrand de Panissal, un contrat du 2 avril 1288, ratifié par le roi le 9 juin 1289, lui confie la baylie de Molières. (il n’y a plus trace d’Henri le Gallois appelé à de plus hautes fonctions)

Après la guerre de 1294, le même Bertrand de Panissal, ruiné, reçoit une aide du roi qui lui donne 50 livres sur les revenus de Molières (acte du 1er avril 1304). On le retrouve bayle en 1303 et 1304 alors que le territoire redevient anglais .

On comprend que les baylies soient des postes convoités car les recettes correspondent à l’ensemble des redevances payées par les habitants de tout le territoire relevant de la bastide. Il faut remarquer que le fondateur, dans la charte, renonce à toutes les redevances du système féodale : tailles, questes, logement des gens de guerre etc… . Les habitants de Molières ne doivent pas le service militaire ni le fouage (impôt par foyer) comme à Beaumont. Ces nouveautés parent la nouvelle fondation d’un air de liberté mais les habitants sont loin d’être exemptés de toutes charges. Le « cens »  ou « oublies » est une rente foncière annuelle de six deniers par lot payé à la nativité de la Vierge sur les maisons et terres. A cela s’ajoutent les redevances personnelles, les taxes sur les marchandises apportées au marché, les frais de justice, les amendes, « l’acapte » ou taxe payée au moment du changement de seigneur. De plus, à chaque vente de concession, l’acquéreur doit verser une somme représentant 1/12 du prix total (semblable à notre actuel droit d’enregistrement) et les habitants qui veulent vendre du pain ou en cuir pour le voisin  paient cinq sous chaque année à la nativité de la Vierge.

Les libertés

Chaque bastide attire la population grâce aux suppression de certaines taxes mais aussi grâce à une forte organisation des libertés. Son efficacité est prouvée par quelques documents attestant l'attrait qu’exercent les nouvelles fondations sur les populations voisines. En 1289 Bernard de Mouleydier, sire de Monclar, réclame ses questaux réfugiés à Molières ou on trouve aussi des serfs ayant fui Badefols. On peu facilement voir l’intérêt que portent les tenanciers serfs ou vilains à venir habiter ces nouvelles communes où les libertés sont garanties par la charte. En effet les citoyens sont protégés contre les saisies arbitraires de leur patrimoine. Aucun citoyen ne peu être arrêté arbitrairement et en versant une caution on évite, sauf crime grave, l’arrestation préventive. Les citoyens peuvent marier leurs enfants librement, choisir la carrière qu’ils souhaitent, disposer de leurs biens comme ils l’entendent (les vendre ou les transmettre à leurs héritiers puisqu’ils sont libérés du pouvoir féodal).

 

 

 

 

 

 

 

 
            La bastide de Molières   
 

La charte

L’originalité des bastides réside dans leur charte, octroyée par le souverain. C’est un document sur parchemin, rédigé en latin, signé du roi et marqué de son sceau. Quelles soient françaises ou anglaises, elles sont à peu près toutes rédigées sur le même modèle. Le principe de la charte est connu depuis le XIe siècle ou certaines ont été octroyées par des rois ou des abbayes mais c’est Alphonse de Poitiers, frère de Louis IX, qui leurs donna la rigueur et la forme définitive connue en cette fin de XIIIe siècle.

Molières n’échappe pas à la règle. Edouard Ier lui octroie sa charte le 20 novembre 1286, alors que la bastide est déjà construite. Ce texte n’a rien d’exceptionnel,  il est semblable à celui des autres bastides. Elle est confirmée par François Ier et Henri II par lettres patentes de 1533 et 1551.

La hardiesse de ces documents est une originalité de l’époque: ce sont de véritables codes municipaux marquant un retour au droit écrit des romains. C’est le féodalisme battu en brèche. L’homme lié au seigneur est remplacé peu à peu par le citoyen appartenant à une communauté mi-urbaine, mi-rurale. Les membres de cette communauté sont unis par les mêmes devoirs et droits définis dans ce document. Ce texte officiel est une garantie des libertés et des privilèges mais aussi détermine avec précision redevances et devoirs exigés des nouveaux citoyens.

La justice

C’est dans le domaine du droit criminel que l’on observe les innovations  les plus significatives. Sauf cas extrême, la loi du talion héritée de nos envahisseurs germaniques, les supplices et mutilations disparaissent au profit d’un système d’amendes. Ces amendes sont précisées dans la charte:

Frapper quelqu’un sans effusion de sang: 5 sols à la victime

Frapper quelqu’un avec effusion de sang: 20 sols 

Insulter quelqu’un 2sols 1/2 au bailli  -  briser la bannière royale: 20 sols au bailli   

Voler un objet: courir dans la ville avec l’objet du délit autour du cou   

Entrer dans les jardins le jour pour prendre la récolte: 2 sols 1/2 aux consuls pour les besoins de la ville  

Si un animal entre dans un jardin, le propriétaire de l’animal doit verser 3 deniers aux consuls.

Reste les délits graves ou traités d’une façon particulière comme par exemple l’adultère. Les autorités de l’époque ont une curieuse façon d’envisager la lutte contre ce qui est vieux comme le monde: les personnes accusées d’adultère par la rumeur publique ou sur plainte du conjoint ou surprise sur le fait sont punies d’une amende de 100 sols ou bien contraintes de courir nues à travers la ville (je gage que le choix devait être difficile pour les avares). Quant aux voleurs récidivistes ils sont pendus oui ! pendus au gibet situé « aux justices » sur le bord du grand chemin de Molières à Cadouin. Les assassins  terminent leur carrière enterrés vivants sous le cadavre de leur victime.

Comme partout ailleurs les hérétiques sont soumis à l’inquisition

 
   
 

Histoire "courte" de Molières par Claire Veaux-Parvieux, professeur d’histoire D.E.A de vie locale

de l’institut d’études politiques de l’université de Bordeaux et présidente de l'association "Les Amis de la Bastide de Molières".

 
      
 

La bastide reçoit par sa charte un territoire comprenant plusieurs paroisses. Sur ces paroisses s’étend la juridiction des bayles royaux, en usurpation  aux droits des seigneurs voisins. Cette situation ne manque pas d’entrainer des relations conflictuelles entre les représentants de la bastide et ceux des seigneurs. Les gens de Molières paraissent bien remuants. Un conflit s’élève très vite entre les consuls de Molières et le prieur de Saint Avit Seigneur, se plaignant que le bayle et les sergents apportent le trouble dans leurs paroisses, des agents de Molières y font des saisies et exécutions au préjudice des habitants. Ils commettent des actes illicites  et apportent des innovations non autorisées au régime établi anciennement. Le roi d’Angleterre est obligé d’intervenir le 3 juillet 1289 auprès des consuls bayle et sergents de Molières qui doivent fournir des réparations. Une situation semblable se manifeste entre les agents de la bastide et le couvent de Cadouin. En 1289 le roi est obligé d’ordonner qu’on protège les abbés de Cadouin contre « les injures , violences et molestations » de la part des gens de Molières! De plus les gens de Molières (toujours eux) pillent les forêts de Cadouin (en 1287 et 1292).

Une série de conflits s’élèvent entre Gaston de Gontaud, seigneur de Badefols, et les consuls de la bastide, chacun voulant exercer son autorité et juridiction sur le territoire de l’autre.  La lutte paraît vive avec ce seigneur, ils nous reste la trace de trois transactions. Le 23 mai 1284: conflit entre Gaston de Gontaud et Jean de Grailly sénéchal du Périgord et fondateur de Molières. En 1284 ce sont les consuls de Molières et de Beaumont qui se disputent la juridiction sur la paroisse de Pontours. Le 8 juillet 1288 et 15 aout 1316: entre Gaston de Gontaud et les consuls. Un accord (renouvelé en 1356) est alors passé pour délimiter strictement les territoires soumis à la juridiction de Molières et à celle du seigneur de Badefols. Chacun rendra justice chez soi !! Ainsi Badefols forme une enclave qui correspond à peu près à l’actuelle commune avec en plus le lieu-dit « leyride » ce n’est qu’avec le temps que bayles et consuls de Molières augmentent leurs droits.

Tous ces conflits sont des manifestations de la jeunesse de notre bastide. On peu penser qu’elle s’assagit avec le temps, mais surtout que les vicissitudes de l’histoire entre Français et Anglais lui rappelle qu’elle a d’autres préoccupations. En 1316 Edouard II unit Molières, Beaumont, Lalinde, Villefranche définitivement à la couronne. Par les lois de la guerre, Molières est cédée en baillage à Gaillard de Durfort par Edouard III en 1348, reprise par les Français et donnée par Charles VII en 1442 à Pierre de Beaufort, seigneur de Limeuil.

Notre bastide entre dans sa maturité et son histoire s’arrête momentanément ici.

 
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